LES MOTS POUR LE DIRE...

Des mots au secours des maux. L'encre pour peinture, le crayon pour pinceau...

22 mai 2008

Le trottoir des cliquetis

   

   Avez-vous connu les soirées engluées de moiteur, dans de petites maisons échauffées ?

   Vous souvenez-vous des veillées, l’hiver au coin de la cuisinière astiquée : chauds les marrons dans le diable et parties de cartes endiablées !

   Mais l’été !

   Nos grand-mères sortaient leur chaise et...leur crochet, cliquetis de mots et d’aiguilles, on épinglait tout le quartier !

   Les filles du marchand de jouets avec la cadette qui avait fauté. Le fruit serait là pour Janvier. Honte...au banc des accusées ! L’aînée était reine de beauté, de quoi alimenter la conversation d’au moins...trois soirées !

   Il y avait là, devant les maisons, embusquées, Philo notre grand-mère, la longiligne madame Ferré, madame Chesnais la bouchère, la mère Bougard en tablier ! (En Sarthe, la mère ou le père étaient des termes usités).

   Le trottoir était immense : terrain de jeux pour l’enfance et pour la vieillesse désoeuvrée, un salon pour...causer !

  Le spectacle pouvait commencer : route étroite, vélos languissants sous l’été, voitures improbables, passants peu pressés.

-« Bonjour Mesdames, belle soirée ! »

   Il n’y avait pas la télé. On ignorait alors, qu’à l’autre bout du monde, ta terre avait tremblé.

   Le drame était dans notre rue, derrière les volets clos, dans le hurlement des sirènes ou, accroché à la serviette de cuir du médecin de quartier.

   Une voisine malade ?...la petite mère Poirier. Je la connaissais peu.. Une voiture noire, embarquait l’oubliée !

   Mais revenons à l’histoire...de notre trottoir.

      Il y avait : la cordonnerie et Philo, les demoiselles aux chapeaux, puis la maison des Bougard et la boucherie des Chesnaie.

   Devant la forge, des carrioles alignées (Philo disait voitures à bras et elle ramassait le crottin de cheval pour la bonne santé de ses fleurs.)

   Lorsque l’on entrait, nous frôlions l’enfer et le visage de François rougeoyait dans la pénombre noirâtre. Le sol était en terre battue. A droite, Madame Bougard guettait derrière ses rideaux de cretonne. Elle me faisait signe : toujours un gâteau au fond de la boite de fer sur le couvercle de laquelle souriait un enfant pour l’éternité.

   Je me souviens qu’elle s’essuyait les mains sur un grand tablier, qui recouvrait toujours une jupe ample et noire.

   Elle avait le visage rond et jovial, le verbe haut et la langue acérée. Mais, elle m’aimait bien, je crois.

   La « mère Ferré » habitait une petite maison sombre sur l’arrière, bien rangée, bien encaustiquée. Elle était sèche et droite, col montant et empesé. Je lui rendais très peu visite !

(pas de boite pour attirer les gourmandes) !

   Pour Madame Chesnais, c’était une personne corpulente et je me suis longtemps demandé, si elle avait des jambes !

   Elle n’était pour moi, qu’une femme tronc, avec des bras dodus qui voltigeaient en rendant la monnaie : 

   -«  Et avec ceci ? Faut-il vous l’envelopper ? »

   Philo recevait pour quatre heures à la cérémonie du thé. Elle faisait immuablement un cake et je me gavais de la conversation de toutes ces grand-mères en mal d’animation !

   Et si elles revenaient toutes ces petites ombres de l’ombrageux nuage de l’oubli, pour réinvestir leur trottoir aux cliquetis ?

   Que trouveraient –elles ?

  Des parkings alignés devant ce que furent leurs portes, des voitures en cohorte, une banque dans la forge, une autre en boucherie et une immeuble laid dans ce qui fut la cordonnerie.

   Plus de :

   -« Bonsoir Mesdames, belle soirée ! »

....les vieux sont devant la télé !

   

Posté par anydevreux à 16:27 - MES TEXTES - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Tu me sembles bien nostalgique . Tout bien réfléchi tu as raison , la vie était moins stressante quelques années en arrière , enfant j'allais chercher le lait à la ferme au bout de ma rue & ma maman faisait bouillr le lait avec l'anti monte lait qui claquait de plus en plus fort . je savais qu'il y aurait de quoi déjeuner le lendemain matin & sûrement un bon dessert lacté dans la journée ... Bises . Babette

Posté par Babette, 22 mai 2008 à 22:40

On s'y croirait...la vie que je connais n'est pas si différente, moins de contacts, sans doute.
Cette scène est très vivante, j'y perçois presque des odeurs, j'aime!
Tiens, Babette viens de me rappeler ce qu'était l'anti-monte-lait, j'avais oublié le mot même, tout m'est revenu d'un coup...nostalgie, quand tu nous tiens!
Bises :)

Posté par caramel, 27 mai 2008 à 20:45

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